Au Moyen Age, et tout particulièrement aux XIV* et XV* siècles. Les foires de Genève ont une renommée internationale. Par la suite, elles perdent beaucoup de leur importance au profit des marchés. Comme d’autres villes suisses — nous avons vu les cas de Lausanne et de Vevey, mais on peut aussi citer ceux de Bâle et de Berne — Genève renonce à se doter de foires supplémentaires sous l’Ancien Régime. En 1611, on répond à un conseiller qui voulait le faire que «la qualité des foires de ceste ville et le peu de négoce qui s’y fait ne permettent qu’on approuve cette proposite». Si elles ne se multiplient pas, les foires de Genève ne disparaissent pas pour autant. En octobre 1798, un tableau général des foires du département du Léman en recense trois, consacrées au «bétail et à toutes sortes de marchandises». Parmi les cent quatre-vingt-six foires du département. Seules celles de Genève offrent des marchandises en plus du bétail — à l’exception de Samoëns, où l’on trouve «toute espèce de bétail, beurre. Chanvre, etc.». Jusqu’en 1714, c’est au Bourg-de-Four — très ancien emplacement de foire et de marché — qu’a lieu la vente de gros et de petit bétail, pour être alors déplacée sous la Treille.
De nos jours, les «salons» ont remplacé les foires, sans qu’il y ait une filiation directe. En 1990, le Messager boiteux de Berne et Vevey annonce pourtant sous la rubriques «Foires de Suisse romande» le Salon de l’automobile, en mars (époque autrefois très prisée pour les foires au bétail, avant la montée à l’alpage !), celui des inventions (en avril), du livre (en mai) et celui des arts ménagers (en novembre), ainsi que les Fêtes de Genève au mois d’août : le mot «foire» est ici compris dans le sens très large de rencontres et de spectacles.
Genève : marché au boulevard Helvétique
Alors que les foires de Genève déclinent puis se métamorphosent totalement, ses marchés se développent au cours des siècles. Essentiels à l’approvisionnement d’une ville en pleine croissance, ils sont sans doute hebdomadaires aux XII*-XIII* siècles et jouent ensuite un rôle de plus en plus important. Sous l’Ancien Régime, ils ont lieu les mercredis et les samedis. C’est surtout le samedi qu’on vend les grains et le bétail. De 1565 à 1747, le marché du blé et des grains a lieu au Bourg-de-Four, pour descendre ensuite à Longemalle. Avec les places de la Fusterie et du Molard (où se trouvent les halles), la ville basse dispose ainsi de trois des emplacements commerciaux ouverts sur le lac. De plus petits marchés se tiennent d’autres jours de la semaine : les poissons, au Molard, le vendredi soir ; les volailles et le petit bétail, à la Fusterie, le lundi. En 1798, on recense trois marchés à Genève : les «tridi, sextidi et nonidi», selon le nouveau calendrier révolutionnaire instituant la semaine de dix jours.
L)e nos jours, Genève tient, comme Bâle, un marché pour chaque jour ouvrable dans divers quartiers selon le jour. De plus, il y a plusieurs marchés spécialisés (aux fleurs, aux puces, aux champignons).
Le marché du boulevard Helvétique a pris le relais des grandes places de la ville basse, envahies par la circulation dès la seconde moitié du XIX* siècle : vers 1878, le marché du beurre, qui se tenait jusqu’alors à Longemalle, y est transféré et les dernières marchandes de légumes du Molard s’y installent vers 1902. De nos jours, ce marché a lieu les mercredis et samedis. Des vendeuses, protégées par de longs tabliers, offrent ici des légumes à d’élégantes clientes portant des «paniers de marché». Les marchandises sont exposées dans de vastes corbeilles tressées avec des branches de saule et posées sur le sol. Il fait chaud. A l’arrière, les bancs bâchés sont installés à l’ombre des platanes, tandis qu’au premier plan une femme s’abrite sous un parasol.
Genève : le marché de l’Ile
Au début du XX* siècle, en 1903, un règlement de police distingue deux types de marchés périodiques à Genève : en gros et en détail. Les marchés en gros sont installés dès 1879 sur le «Grand Quai», entre la place du Port et celle du Rhône. On y vend des primeurs et des produits maraîchers tous les matins avant neuf heures (en été) ou dix (en hiver), des fruits et des pommes de terre les mercredis et les samedis aux mêmes heures. En 1950, le Grand-Quai est abandonné pour la Jonction, puis les Acacias. De nos jours, le marché de gros se tient à la Praille.
Quant aux marchés au détail, ils ont lieu en 1903 le mercredi et le samedi avant treize heures trente. Ils sont alors surtout localisés dans les rues Basses et à Coutance. On vend aussi des champignons à la rue du Commerce, des fruits et des légumes en gros sur le Grand-Quai, des fleurs au Molard. De plus, des marchands en plein vent s’installent aux alentours des trois marchés couverts : halles de Rive et de l’Ile, construites en 1877, et halles des Pâquis, dès 1896. On voit ici sur l’Ile des marchands de lapins et de cabris, hommes et femmes ; ils ont accroché les bêtes sur des patères et les présentent sur des bancs non bâchés, sans protection contre le soleil ou la pluie. Les clientes sont surtout des femmes, mais on voit aussi une petite fille au premier plan. Elles portent toujours un chapeau, parfois une capeline ou un tablier. De nos jours encore, il y a un petit marché derrière la tour de l’Ile, les mercredis et les samedis. En bonne saison, on y vend des champignons.
Depuis les halles couvertes au deuxième plan à droite, les bancs. Bâchés pour la plupart, se suivent sans interruption le long du Rhône. Il est onze heures moins cinq à l’horloge du bâtiment qui jouxte l’imprimerie. En 1903, dès onze heures de mars à septembre, et dès midi d’octobre à février, les chars et les voitures peuvent à nouveau circuler aux emplacements de marché. Des chevaux passent, mais aussi un homme poussant une bicyclette. A la gauche du kiosque faisant de la publicité pour les produits Maggi, on vend des bas. Un public assez clairsemé composé d’hommes coiffés de canotiers, de femmes à longues robes et de quelques enfants déambule entre les étalages.
On est en fin de matinée et le marché tire à sa fin. Le peu d’affluence de ce document ne doit donc pas pousser à sous-estimer l’importance de ces réunions. Vers 1940, on écrit que «Genève est effectivement centre le plus important vers lequel affluaient les paysans pour vendre leurs légumes. Il en venait de tous les villages, et même de la Haute-Savoie et de l’Ain. En effet, la culture maraîchère est et reste une activité authentiquement genevoise».
En plein hiver, sur une place enneigée, du gui et des branches de sapin sont offerts au public au bas de la rue de Coutance, dont le marché subsiste de nos jours malgré la circulation intense.
Ilus encore que les documents précédents, cette photographie frappe par le calme distingué qui y règne. Cette ambiance est voulue par ies autorités. En 1903 par exemple, le règlement stipule qu’«il est interdit d’empiéter sur la voie réservée à la circulation et d’annoncer par des cris la nature et le prix des marchandises».
Ces marchés genevois du début du XX* siècle sont vraiment bien différents de ceux de l’Ancien Régime tels qu’ils ont été décrits par l’historienne Anne-Marie Piuz :
«Aux jours de marché, les places et surtout la place du Molard grouillaient de monde. Devant les halles se pressait tout un peuple de vendeurs, d’acheteurs et de badauds. Une foule de paysans, de paysannes, de marchands ambulants, de colporteurs, ordonnaient leurs corbeilles ou installaient leurs tréteaux sous une bâche ou sous le couvert des halles. A côte des produits de la campagne, les potiers, lanterniers, «magnins» (chaudronniers), déballaient et offraient leurs marchandises.»